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De l'approche religieuse au principe
de responsabilité
Le développement durable : un
arbitrage permanent
L'illusion médiatique face au
scepticisme des financiers
Confusion sémantique et amalgame
La subjectivité de la notation
et l'absence de normes
L'entreprise a-t-elle un rôle
à jouer dans les pays émergents ?
Un rapprochement avec la notation
financière ?
Débat avec les invités
de l'AFCAP
Extraits de son intervention :
"Un rappel historique est nécessaire car
je suis étonnée de voir qu'aujourd'hui en France
l'on s'empare du sujet de la responsabilité
sociale des entreprises comme si le reste de l'humanité
nous attendait pour ça.
De l'approche religieuse au principe de responsabilité
Les concepts de développement durable et de fonds
éthique se sont développés au cours des dix dernières
années ; le développement durable a déjà trente
ans - le rapport Brundtland date des années 80,
et les fonds éthiques, notamment dans les pays
anglo-saxons remontent aux années 20-30. La préoccupation
d'inclure le respect de certaines valeurs dans
le choix de ses investissements, n'est donc pas
toute récente et a été inspirée à l'origine par
une communauté ancienne (les Quakers) ; cette
approche religieuse, morale s'est ensuite laïcisée,
avec la lutte contre la discrimination raciale.
Ensuite, il y a eu une vague consumériste, puis
une approche écologique de ces problèmes, notamment
avec la vague anti-nucléaire à la fin des années
70-début 80. Le concept de développement durable
s'est intégré à une démarche militante, qui était
souvent une approche d'obstruction et d'opposition
et lui a ainsi offert une autre perspective, celle
de la responsabilité : au lieu d'être dans le
déni, dans l'affrontement, le développement durable
propose une approche beaucoup plus responsable
qui considère que le monde dans lequel on vit
est une réalité ; qu'il faut essayer d'accompagner,
de réduire un certain nombre de nuisances environnementales
et de parvenir à une sorte d'équité sociale tout
en cherchant la rentabilité.
Le développement durable : un arbitrage permanent
On entre là de plein pied dans le développement
durable qui est un arbitrage perpétuel entre des
temporalités qui se télescopent (du court, du
moyen et du long terme), des environnements physiques
(social, naturel), économiques et financiers.
Ces univers se côtoient mais ne dialoguent pas
entre eux. Dans une stricte approche économique
et financière, l'entreprise, ou même une collectivité
locale, était rarement confrontée, jusqu'à ces
récentes années, à une comptabilité sociale et
environnementale qui dégageait des indicateurs
pour mesurer les émissions de CO2, de gaz à effet
de serre, de connaître l'empreinte environnementale,
de la ramener à des risques d'investissements
ou à des réalités extrêmement concrètes sur le
bilan financier. Sur le plan social, on peut tout
aussi mesurer la formation continue d'une partie
du personnel, ou tout ce qui relève de la matière
grise, les budgets de recherche et développement,
etc. Tout cela est désormais intégré dans le développement
durable puisque l'on considère les dimensions
sociales et environnementales, tout en suivant
sa feuille de route économique.
L'illusion médiatique face au scepticisme
des financiers 
Ce sujet est très exposé dans les médias. Depuis
Johannesburg, on ne peut pas ouvrir un magazine
sans lire un papier sur le développement durable.
Les articles, en général extrêmement flous, parlent
du développement durable d'un point de vue macro
ou micro économique ou, dans la grande majorité
des cas, en privilégiant l'approche environnementale.
Les articles sont toujours généraux, ne posent
pas les bonnes questions, se trompent sur les
chiffres et font des inventaires à la " Prévert
" quand il s'agit d'évoquer les acteurs du développement
durable.
La couverture médiatique entretient l'illusion
que ce marché est aujourd'hui rentable. Or, sur
le marché du développement durable, les sociétés
de conseil et les grands cabinets qui essaient
d'entrer sur ce marché se livrent une guerre des
prix acharnée. D'autant plus risquée que toutes
sont confrontées à des entreprises clientes potentielles
qui sont, au mieux, perplexes. On cite toujours
des entreprises pionnières comme Suez, Lafarge,
Danone, ST Microelectronics, Shell, mais elles
ne sont pas très nombreuses. La plupart des entreprises
considèrent le concept du développement durable
comme complètement fumeux ; elles sont méfiantes
et l'abordent uniquement sous l'angle de la communication.
D'un autre côté, pour que le développement durable
existe dans l'opinion et dans les entreprises,
il a besoin de cette hyper médiatisation.
On risque néanmoins de passer à côté d'une vraie
révolution des comptabilités, des comportements,
des outils de management avant même de l'avoir
mis en place. C'est une situation préoccupante
dans la mesure où le développement durable nécessite
du temps et des investissements lourds pour les
entreprises, notamment sur le plan environnemental
et social.
Or les entreprises ne sont pas certaines que
ces investissements soient un jour corrélés à
leur bonne santé économique. Elles admettent que
cela peut faire du bien à leur image mais les
directeurs financiers sont encore extrêmement
sceptiques car nous ne parlons pas leur langue,
nous ne sommes pas dans leurs champs de vision,
dans leur temporalité, et finalement, les budgets
sont plutôt gérés au niveau de la communication,
des ressources techniques, éventuellement au niveau
du secrétaire général.
Certaines entreprises ont commencé à s'organiser,
mais elles ne le feront pas au détriment de leur
rentabilité. La difficulté de ces entreprises,
en particulier celles cotées en Bourse, est de
s'extraire de ce cours de Bourse et d'oser penser
à moyen et long terme sans craindre que leur action
ne soit pénalisée par leurs investissements liés
au développement durable. Les grandes entreprises
cotées ont énormément de mal à intégrer le développement
durable : elles en comprennent très bien la nécessité
mais tant que les grands argentiers de la planète
ne considéreront pas le développement durable
comme facteur potentiel de performance, ce sujet
restera abordé sous le seul angle de la communication.
On est un peu dans l'expectative, aussi bien
du côté des entreprises que des différents prestataires
de services. Ce sujet a un potentiel extraordinaire,
à condition que le marché élimine très rapidement
les parasites et les apprentis sorciers, voire
même, les militants angéliques et dogmatiques
qui ne comprennent pas que l'entreprise est aussi
un terrain d'arbitrage permanent, qui a une élasticité
qui n'est pas forcément compatible avec une vision
dogmatique du développement.
Confusion sémantique et amalgame 
En ce qui concerne les acteurs, les Anglais appellent
cela le " cottage industry ", c'est-à-dire un
marché extrêmement atomisé de petits acteurs qui
gravitent autour des entreprises sur le thème
du développement durable, aucun n'étant véritablement
rentable. Les grands cabinets d'audit essayent
de faire une percée, et l'on devrait s'attendre
à une consolidation dans les prochaines années
de ces acteurs qui sont dans le conseil, dans
la certification, dans l'audit et dans la notation.
La presse entretient aussi une certaine confusion
en qualifiant " d'agence de notation " des cabinets
qui n'en font absolument pas ou des sociétés des
gestion qui tout simplement ont une forme de classement,
comme n'importe quel organisme financier. Tout
cela contribue à l'idée qu'il y a pléthore d'agences
de notation sociale. Il y a cinq ans, le concept
et le terme même de " notation sociale " étaient
inconnus. Aujourd'hui, ce mot a énormément de
succès, " notation " et " sociale " par opposition
à financier. Mais il y a toujours une confusion
sémantique sur les thématiques de notation sociale,
éthique, développement durable, investissement
socialement responsable, investissement responsable,
CSR, et sur les acteurs.
La plupart des bureaux de conseil ou de recherche
(appelés research providers) ne font pas de notation
mais des classements d'entreprises selon des critères
éthiques (quelle entreprise est impliquée dans
l'industrie du tabac, de l'alcool, de l'armement,
de la pornographie, vend des produits abortifs,
vend dans les régimes dictatoriaux, fait travailler
les enfants, etc). Dans les pays anglo-saxons,
les organismes qui vendent ces listes à des investisseurs
ne s'intéressent pas du tout au fait de savoir
si Suez a un bon système de management environnemental,
ou si elle a une bonne maîtrise des risques environnementaux.
La subjectivité de la notation et l'absence
de normes 
La notation est subjective et c'est pour cette
raison que lorsque les contre-pouvoirs (ONG, syndicats,
etc) se mettent à faire de la notation, ils doivent
préciser quels sont leurs points de vue, leurs
valeurs,…Il est essentiel de savoir quel organisme
se cache derrière les questionnaires envoyés aux
entreprises, quelle est la méthode utilisée, etc.
Et il est vrai qu'actuellement on peut déplorer
un manque de transparence ; il faudrait commencer
à réfléchir sur la propre déontologie des agences
de notation afin que la responsabilité sociale
ne soit pas un 'concept incertain'.
Quand j'ai commencé Arese en 1997, je venais
des Etats-Unis, et il était impensable d'exporter
le modèle américain de notation sociale et environnementale
en France. Compte tenu de notre culture cartésienne
et quantitative, il s'est avéré nécessaire d'établir
une méthode quantitative pour avoir une crédibilité
sur la question sociale et environnementale. Seule
une société suisse, basée à Fribourg, faisait
la même chose. La grande difficulté de la notation
sociale et environnementale est de devoir se référencer
à un mètre étalon alors qu'il n'y a pas de standard,
contrairement aux normes comptables. Certes, des
indicateurs environnementaux commencent à apparaître
par industrie, mais sur le plan social il n'y
en a aucun. Il faut donc croiser ceux-ci avec
des données sectorielles et les résultats obtenus
s'apparenteraient aux meilleures pratiques du
secteur. Il faut démystifier la notation par rapport
à la gouvernance d'entreprise, beaucoup plus facile
à appréhender, car les questions sociales sont
très complexes : lorsque vous notez une entreprise
qui a 15% de sa main d'œuvre en France et qui
fait 40% de son CA hors zone OCDE, il n'y a aucun
sens à donner une bonne note à partir du bilan
social France.
L'entreprise a-t-elle un rôle à jouer dans
les pays émergents ? 
Au-delà de l'aspect réglementaire, la responsabilité
sociale soulève des questions plus philosophiques
et plus spirituelles. C'est un sujet difficile
car on touche aux droits fondamentaux de la personne
humaine, au travail des enfants, au travail forcé.
On reconnaît aujourd'hui aux entreprises un rôle
de plus en plus important dans la collectivité
et dans l'écosystème. Dans certains pays, les
entreprises sont dans une position de pouvoir
absolu car il n'y a pas d'autorité locale : le
droit social est celui de la multinationale, et
il faut bien comprendre que le travail des enfants,
qui peut être une situation acceptable pour certains
pays en transition, pose un problème de conscience
aux sociétés occidentales. On est également dans
des problématiques très délicates : le travail
des enfants pose plus de problèmes aux bonnes
consciences occidentales qu'il n'en pose aux pays
émergents qui en ont besoin. On nous oppose toujours
l'argument qu'il vaut mieux qu'ils travaillent
plutôt qu'ils soient dans la rue à se prostituer.
Et pour autant, on sait qu'un modèle de développement
durable passe par l'éducation, par la santé, et
les grosses entreprises avec leurs réseaux de
sous-traitants ont probablement un rôle à jouer
pour accélérer la transition vers un modèle d'éducation
et de formation.
Le débat n'est absolument pas clos sur ce sujet
: les entreprises ont-elles la responsabilité
sociale du développement dans les pays émergents
dans lesquels elles se trouvent ?Oui …et non car
il faut des règles, un cadre normatif. Les Nations
Unies sont un lieu, un moteur, un miroir, un aiguillon
qui demandent aux plus grands chefs d'entreprise
de la planète de s'engager formellement, concrètement
pour aligner leurs objectifs économiques avec
des projets sociaux et environnementaux. Vous
avez certainement entendu parler du plan de Danone
qui a poussé assez loin le mécanisme : le directeur
d'usine en Thaïlande a un certain nombre d'indicateurs
sociaux et environnementaux à suivre, et dans
son bonus, on intègre aussi ces éléments sociaux
et environnementaux, et leur suivi.
Un rapprochement avec la notation financière
? 
Je suis extrêmement prudente car malgré une sensibilisation
et quelques entreprises pionnières très médiatisées,
il reste beaucoup de chemin à faire pour imposer
ces concepts.
Les trois grandes agences de notation financière
- Standard & Poor's, Moody's et Fitch - commencent
à s'intéresser de près à la notation extra financière.
Standard & Poor's a développé une note de gouvernement
d'entreprise, celui ci étant l'articulation de
l'économique et du social : comment l'entreprise
est dirigée, comment l'entreprise est contrôlée,
comment s'effectue l'équilibre de pouvoir entre
ceux qui décident et ceux qui dirigent (comité
d'audit, transparence). Or suite aux affaires
Enron, il y a une demande forte de la part des
marchés anglo-saxons qui ne s'étaient jamais jusqu'alors
préoccupés du développement durable. La note "
gouvernement d'entreprise " est en train de se
généraliser. C'est ce que nous allons aussi développer
chez Core Ratings - qui appartient à un groupe
que détient Fitch. - en plus de la note responsabilité
sociale, qui va en particulier s'adresser aux
pays émergents : les entreprises en Thaïlande,
en Inde, en Turquie, pour attirer les capitaux
et restaurer la confiance, vont devoir demander
une note de gouvernement d'entreprise qui va pouvoir
être introduite dans les Bourses locales. C'est
un signe majeur car ce sera la première fois dans
l'histoire financière de l'après guerre, que des
éléments extra financiers vont faire l'objet d'une
note qui pourra motiver la décision des investisseurs
de sélectionner ou de ne pas choisir telle ou
telle entreprise. Quant à Moody's, en tant qu'agence
la plus conservatrice, je serais très étonnée
que dans six mois, l'agence ne suive pas sur ce
terrain.
Alors, est-ce que le marché de la notation sociale
va être absorbé par celui de la notation financière
? Est-ce une bonne chose ou non ? L'ère des pionniers,
des militants est-elle finie ? La professionnalisation
et le passage à une ère plus industrielle permettront
certainement de toucher enfin la communauté financière
dans son ensemble. Il s'agit là d'un levier très
puissant. On pourra peut être regretter la disparition
des petites agences de notation mais ce sera en
fait une belle victoire.
Je considère qu'à terme, peut-être dans trois
ou cinq ans, les deux notations vont se rejoindre
et probablement que la notation financière d'aujourd'hui,
qui répond à une question simple - à savoir "
à quelle échéance pouvez-vous rembourser " - sera
une question plus large enrichie d'éléments extra
financiers. Je ne sais pas qui va le faire. C'est
un métier qui demande beaucoup de matière grise,
et très peu seront capables de rentrer dans le
jeu.
Le métier de la notation fonctionne avec des
marges très faibles, et il faut être prêt à investir
longtemps avant de pouvoir être rentable, en particulier
en ce qui concerne la notation extra financière,
qui n'est absolument pas standardisée, et qui
nécessite d'aller chercher dans les entreprises
des informations éparses.
Débat avec les invités de l'AFCAP
Q : Pouvez-vous nous préciser le modèle
économique de votre agence de notation : qui vous
paie ? Pour quelle mission précise ?
Le modèle économique s'apparente de plus en plus
à celui de la notation financière. Pour être pris
au sérieux dans la notation sociale et environnementale,
il faut toucher ce que les entreprises ont de
plus sensibles, c'est-à-dire les actionnaires
et les investisseurs. Si vous êtes mandaté pour
faire une note, l'entreprise regardera à deux
fois avant de vous mettre dehors. Le premier modèle
économique est donc la rémunération faite par
les investisseurs pour une note non sollicitée.
Mais pour que ce modèle économique, basé sur une
note donnée à l'entreprise qui servira ensuite
de base aux investisseurs qui vont bâtir des fonds
soit viable, il faut quand même qu'il y ait un
univers large (c'est à dire au minimum 300 entreprises)
pour faire suffisamment de différentiations. Pour
pouvoir noter 300 entreprises sur les cinq modes
d'Arese (RH environnement, clients-fournisseurs,
gouvernement d'entreprise, société civile), il
m'a fallu quasiment quatre ans. Et après quatre
ans, on a un échantillon suffisant. Mais quatre
ans, c'est long : monter en puissance régulière,
embaucher des personnes compétentes et se doter
de systèmes d'information, c'est extrêmement lourd.
La seule façon de survivre est de migrer d'un
système de notation non sollicitée à un système
de notation sollicitée ; c'est à dire que les
entreprises vous rémunèrent selon un cahier des
charges très précis et identique pour tout le
monde. Et vous délivrez après, auprès des investisseurs,
des recherches sur mesure, comme par exemple des
études sectorielles, mais vous ne vendez pas le
rating effectué, à moins que l'entreprise ne soit
d'accord.
Q. Comment pouvez-vous garantir votre indépendance
si vous êtes payé par l'entreprise que vous notez
?
Cette question revient en effet souvent. La réponse
est oui, si cette pratique se généralise. Si cette
pratique ne se généralise pas, cela prête un peu
à caution. Donc la vraie indépendance peut se
faire dans la généralisation du principe et dans
sa transparence. On peut aussi dire que si l'on
n'a pas dans son capital des entreprises qu'on
note, cela garantit une certaine indépendance
puisque nos clients ne sont pas nos actionnaires
; c'est vrai qu'il s'agit de gardes-fous qui ne
sont pas négligeables. Ce modèle est le seul qui
soit viable. Mais il n'y a pas de modèle parfait
: la notation pourrait en effet être faite par
l'ONU, par la COB, par des fondations, etc. Mais
je pense que la notation n'existe que parce qu'elle
suit une demande du marché. La NRE pose énormément
de problèmes aux entreprises, alors qu'elle n'est
pas trop contraignante ; qu'en sera-t-il alors
des normes ou des certifications un peu plus rigides.
Q : Sur les critères qui se mettent en
place et qui permettent aux entreprises d'avoir
une forme de rigueur et de se dire " je suis notée
sur des critères acceptés et reconnus par tout
le monde ", type GRI. Aujourd'hui, tout le monde
patauge un peu, n'a pas forcément la même appréciation
des choses. Quelle est votre grille d'analyse
?
Le GRI (Global Reporting Initiative), émanation
du CERES (coalition environnementale américaine
formée suite au naufrage de l'Exxon Valdez en
1989) et du PNUE est beaucoup plus utile pour
les entreprises que pour les noteurs. Il y a d'autres
initiatives auxquelles on peut également faire
référence. Il y a un cadre normatif un peu mou
: la Déclaration Universelle de l'OIT, qui ressemble
aux dix commandements. On a un problème de cadre
normatif : c'est un problème que l'on va pouvoir
régler sur l'environnement, à travers les certifications,
les approches sectorielles, le WBCSD, etc.
Nous avons décidé de séparer la notation du gouvernement
d'entreprise d'un côté, et de l'autre le rating
responsabilité qui prend en compte tous les risques
opérationnels extra financiers de l'entreprise
(risques industriels, environnementaux, sociaux,
risques d'image). Nous n'avons pas de nomenclature
obligée du social, de l'environnement, des clients,
des fournisseurs, car il n'y a pas de secteurs
et d'entreprises qui se ressemblent. Comme nous
n'avons pas, de ce fait, de mètre étalon, nous
avons décidé de prendre une approche basée sur
les risques opérationnels et de ramener ces risques
à des leviers financiers. Si vous ne maîtrisez
pas ces risques, cela sera directement perceptible
sur des leviers financiers, ce qu'on appelle des
" value drivers " qui sont des risques d'actions
judiciaires, d'atteinte à la marque, d'incapacité
à garder une main d'œuvre qualifiée, tout ce qui
est atteinte à la capacité d'attirer les investisseurs,
etc. Nous disposons donc d'une liste de leviers
financiers, de risques extra financiers qui sont
ramenés à des risques d'investissement, en complément
de la note crédit. On prend donc en compte tout
ce que l'approche financière ne prend pas en compte.
De fait, nous ne répondons pas à ce que serait
un parfait comportement social, mais on sait quel
est le comportement qui va faire courir des risques
au core business, si vous êtes véritablement dans
un écart d'un certain pourcentage avec les entreprises
concurrentes ou par rapport au secteur.
Il s'agit d'une approche plutôt financière.
Pour que cette démarche puisse être déclinée partout
dans le monde dans une langue commune, il faut
qu'elle prenne en compte l'approche économique
et les risques d'investissement. Et dans l'attente
d'une norme sociale, pour faire notre métier,
il est beaucoup plus simple d'avoir une complémentarité
avec la notation crédit. On est un peu en rupture
avec le monde éthique qui n'a pas d'autre légitimité
que de promouvoir ses propres valeurs.
Q : Une question un peu plus politique
: vous avez été reçue à l'Elysée avec quelques
autres acteurs du développement durable, de la
responsabilité sociale des entreprises (RSE),
le Président devrait prendre des initiatives dans
ce domaine lors du sommet du G8. Comment appréhende-t-il
le sujet ?
Cela fait quelques années que l'Elysée s'intéresse
à ces sujets. En ce qui me concerne, cela fait
à peu près deux ans que je suis en contact avec
des personnes de l'Elysée qui ont pour mission
de former le Président à ces problématiques. Assez
étonnamment, les seuls qui m'ont auditée lors
de la campagne présidentielle sont ceux du côté
de l'Elysée. Apparemment, à l'occasion du Sommet
de Johannesburg, le Président s'est senti à l'aise
dans ses habits verts.
Lors de la réunion à l'Elysée, nous étions six
experts, notamment Nicole Notat, pour une réunion
dont le sujet défini était les fonds éthiques,
mais qui s'est plutôt tournée vers les questions
de développement durable et de responsabilité
sociale des entreprises. Lors de cette réunion,
le Président a déclaré que la France allait faire
une proposition de cadre pour un référentiel commun
pour les agences de notation sociale et environnementale,
basé sur un modèle social européen à la française.
Il a concédé qu'il ne s'agissait pas en soit d'un
grand pas en avant, mais qu'en matière de responsabilité
sociale, il fallait avancer petits pas par petits
pas, et qu'il comptait sur des avancées à l'occasion
du G8 (la France prend la présidence du G8 en
janvier prochain puis ce sera le tour des Etats-Unis).
Le Président voudrait faire différentes propositions
pour avancer sur ces sujets, afin que, lorsque
les Etats-Unis prendront la présidence, certaines
soient toujours d'actualité, les USA ne s'intéressant
pas de la même façon à ces problématiques.
Il y a une volonté du Président et de la France
de s'emparer de ce sujet, ce qui est très positif
étant donné sa portée ; et il est vrai que si
cela est fait intelligemment, le Président français
en retirera tous les mérites. Du côté des autres
pays, en particulier de la Grande-Bretagne, se
préparent aussi des initiatives tout aussi intéressantes
sur le gouvernement d'entreprise. Ainsi, lors
du sommet d'Evian, de nombreuses propositions
seront faites, la France n'étant pas le seul pays
à réfléchir sur ce sujet.
Q : Vous avez souligné qu'en matière d'environnement
et de social, beaucoup de chemin reste à faire.
Pensez-vous qu'en ce qui concerne le gouvernement
d'entreprise, il y ait un manque de clarté sur
ce sujet : comment déterminer l'efficacité d'un
conseil d'administration, son indépendance, etc.
?
En ce qui concerne l'indépendance des conseils
d'administration, l'urgence est plus dans la transparence
des modes de fonctionnement et des procédures.
Je crois que ce que l'on recherche, avant même
de déterminer le niveau d'indépendance des individus,
c'est qu'il y ait des procédures, qu'elles soient
respectées et qu'il y ait transparence pour éviter
les dysfonctionnements que l'on a pu observer
et que l'on ne puisse pas cacher ou manipuler
certaines informations. La note de " corporate
gouvernance " a donc vocation à se développer,
et permettra une certaine égalité en matière d'accès
à l'information.
Q : Les syndicats ne sont pas encore très
impliqués dans les questions de notation. Quel
est le rôle que vous leur donnez en tant que stakeholders
?
Nous ne leur donnerons un rôle que s'il y a un
risque à ne pas les impliquer, les consulter.
On aura moins une approche de consultation par
obligation des stakeholders ; on ne les consultera
que lorsque de véritables informations nous serons
nécessaires. Il faut souligner qu'on est dans
un système de notation et non d'audit ; on n'a
pas à sonder en profondeur les différents aspects
extra financiers.
Q : Quelle valeur donnez-vous à ces nouveaux
rapports sociaux, RSE, qui sont produits par les
entreprises elles-même, et dans lesquels il est
fait référence à l'ASPI, au FTSE4Good, etc ?
Ces rapports sont de qualité extrêmement variable.
Je ne pense pas qu'il soit indispensable de faire
un rapport développement durable à proprement
parler. Certaines entreprises intègrent ces données
dans leur rapport annuel, et nous, agence de notation,
nous sommes beaucoup plus sensibles à des objectifs
clairs et réalisables plutôt qu'à de très nombreux
indicateurs sans véritables objectifs. Or de nombreuses
entreprises ne précisent pas la vision à cinq
ans de leurs politiques sociales et environnementales.
Une entreprise est tiraillée entre différents
types de stakeholders : les ONG et les syndicats
n'ont pas les même objectifs. De ce fait, il lui
est difficile d'accorder les mêmes intérêts à
ces différents acteurs. L'entreprise aura donc
tendance à se tourner vers l'agence de notation
sociale et environnementale en tant qu'organisme
pouvant donner le 'la' entre les intérêts des
différentes parties. Je pense qu'il est nécessaire
que des contre-pouvoirs s'organisent pour mieux
aiguiller la transparence des entreprises mais
qu'il serait dangereux que tout le monde se mette
à faire de la stratégie à la place des fonctions
dirigeantes de l'entreprise. Par contre, une entreprise
qui serait sourde à la société civile, aux attentes
de la société, et ainsi qui ne capterait pas les
signaux me paraîtrait tout à fait irresponsable.
On peut ainsi rappeler la notion d'opinion publique
internationale (capacité d'une information à circuler
extrêmement vite aux quatre coins de la planète,
et parfois à tourner en boucle ); l'opinion publique
peut ainsi s'avérer dangereuse pour l'entreprise
(certaines entreprises se débattent pendant des
années avec des rumeurs). La notation sociale
et environnementale permet ainsi de ne pas lancer
des rumeurs et autres procès en sorcellerie.
Q : Qui sont vos analystes, quelle légitimité
ont-ils, en quoi sont-ils plus crédibles que d'autres
?
Je suis une entreprise privée, il n'y a pas
de concours pour venir chez moi. Je suis attentive
au fait que le marché est très risqué et va devenir
exigeant. Les personnes que je recrute ont une
bonne connaissance de la réalité économique financière,
c'est à dire bac + 5, DESS gestion de la qualité,
droit (avocats), ONG, etc. Ce métier va exister,
et je pense que dans cinq ans, il existera des
personnes qui auront travaillé dans des cabinets
d'audit, des agences de notation, et qui seront
très compétentes et expertes. Aujourd'hui, on
en est tout juste là. Je suis également vigilante
à ne pas engager des personnes qui me clament
leur passé de militant parce que je me dis que
porter son combat militant au travail n'est pas
ce que je recherche chez mes analystes. Alors
que beaucoup pensent que pour venir chez moi,
il faut me montrer un certain militantisme".
Les
rencontres de l'AFCAP
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