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Le carnet d'adresse n'est plus soluble
dans le cholestérol
Par Xavier Delacroix,
Président de l'AFCAP
Il était une fois quelques beaux esprits qui se dirent
qu'en mettant bout à bout des bouts de carnets d'adresses
et en déjeunant, souvent, et encore, ils pourraient
atteindre des taux de cholestérol élevé. Cette ambition
médicalement incorrecte pourrait par contre justifier
la mise sur le marché des anti-cholesterolémiants pour
lesquels ils invitaient donc souvent à déjeuner quelques
élus forcément notables mais aussi médecins. Et non
contents de rencontrer, ils pourraient aussi vivre de
l'organisation de ces rencontres. Très convenablement.
Mais entre-temps, c'est à dire entre deux bouchées et
trois lignes sur le carnet d'adresses, le monde a quelque
peu évolué et nos spécialistes du lobbying ont dû découvrir
que décrire une profession par un mot appartenant à
une langue que la plupart d'entre eux ne maîtrisaient
pas, même sous la torture, était largement insuffisant.
Les affaires publiques sont les affaires du public et
ça n'est pas le fils naturel de monsieur de La Palice
qui le dit ni un exégète de Bobby Lapointe ou Raymond
Devos. Le passage progressif, mais inexorable d'un pouvoir
octroyé à un pouvoir éclaté et partagé met en exergue
la nécessaire approche transversale qui conduit à présenter
la défense des intérêts particuliers comme passant par
autre chose que le restaurant du Sénat.
Il n'y pas si longtemps, le fils d'un ministre de la
IVème République attendait avec gourmandise les échéances
électorales : il vendait aux candidats des journées
de formation au y'a qu'à faut qu'on, le vade
mecum nécessaire à une bonne élection. C'est ainsi que
défilèrent dans les locaux de cette officine des dizaines
de prétendants aux fonctions de conseillers, généraux,
régionaux, députés et maires. Il arriva même à ce brave
homme de demander à un consultant de refaire un rapport
qui avait le défaut de conclure que le payeur ferait
mieux de rester là où il était plutôt que de tenter
sa chance en politique.
C'était l'époque où les fournisseurs -privés- de services
aux communes évoluaient dans un cadre législatif disons,
plus lâche que celui que nous pouvons connaître à l'heure
actuelle. Dire que ce fils bien né sous la IVème est
à son tour devenu ministre de la Vème est à la fois
vrai et risque d'induire des associations d'idées peut-être
trop manichéennes. Même s'il ne suffit pas d'avoir du
talent pour réussir, il n'est pas non plus nécessaire
d'être médiocre pour connaître l'adoubement ministériel.
Il n'empêche que ces petits arrangements très hexagonaux
où l'on se regarde le nombril en espérant perpétuer
un système qui a nécessairement fait ses preuves puisqu'il
se reproduit lui même, sont désormais hors d'âge.
Seuls quelques parlementaires atteints de cécité précoce
et des étudiants de Sciences Po en mal de deuxième partie
(celle qui prend délibérément le contre pied de la première)
peuvent prétendre que les pouvoirs de l'actuel Parlement
sont à la hauteur des exigences d'une démocratie moderne
inscrite dans l'espace européen. Paradoxalement on pourrait
même considérer que face à un pouvoir législatif très
peu libre de ses mouvements seul le renforcement de
la défense des intérêts particuliers -marchands et non
marchands- est de nature à faire contrepoids à un exécutif
omnipotent. C'est malheureusement un peu trop simple
puisque cela revient - à moins de créer un système de
financement public d'aide à la défense des intérêts
démunis- à donner une prime aux " causes " les plus
puissantes.
Aujourd'hui, l'organisation des affaires et de la vie
publiques comprises dans leur acception la plus large
ne rend plus compte de la matière molle et mouvante
qui conduit le paysage à se remplir d'acteurs et de
partie prenantes -associations, ONG, citoyens demandeurs
de compte- contribuant à l'invention de nouvelles relations.
La mise en réseau de l'ensemble de ces parties et la
confrontation de leurs points de vue supposent alors
une profonde réflexion sur l'édifice lui même : qui
le compose, qui souhaite l'emmener où ? Nous chevauchons
aujourd'hui ce qui n'est plus qu'une queue de comète,
un système en voie d'extinction qui bénéficie encore
de l'inertie du mouvement l'ayant initié et entretenu
pendant plusieurs dizaines d'années et dont les représentants
dînent trop. Il est à cet égard tout à fait stimulant
de constater que où que l'on porte le regard, l'année
qui s'ouvre et les échéances électorales qui la clôtureront
mettent le cap sur l'observation d'une nouvelle tectonique
des plaques en matière d'organisation publique, une
mutation des acteurs et un nécessaire réaménagement
des rapports au profit d'une société civile reprenant
des rênes qu'elle avait (imprudemment ?) remis entre
les mains de gens qui ne savent plus s'en servir.
Cette bonne nouvelle vaut bien une bonne bouffe ?
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