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La légitimité des affaires publiques

Par Eric Schell et Eric Laplantif


"Anticonstitutionnellement", le plus long mot de la langue française, n'est pas souvent utilisé. Il s'applique toutefois à la défense des intérêts des citoyens, que la constitution de la Vème République semble interdire d'une manière cinglante : " tout mandat impératif est nul ".

Pour quelles raisons notre vieille nation redoute-t-elle tant les " antichambres " au nom de l'intérêt général qui y serait bafoué ?

C'est probablement la faute à Jean-Jacques Rousseau. L'intérêt général ne peut être la somme des intérêts particuliers. La loi doit être l'expression de la volonté générale. Le peuple souverain désigne le législateur. Voilà notre catéchisme républicain.

Or, dans le même siècle où nous supprimions les corporations et tous les corps intermédiaires, le peuple américain autorisait ses citoyens à se coaliser pour défendre leurs libertés.
Montesquieu qui a observé le parlementarisme anglais, puis Tocqueville, promoteur en France de la démocratie américaine, ne nous ont pas encore convaincu de l'utilité des contre-pouvoirs pour protéger la société civile contre les empiétements de l'Etat Léviathan.

Pour ne pas parler que du " lobbying ", qui a toujours eu mauvaise presse et qui n'est qu'une technique parmi d'autres, le "corridorage" ou "l'influençage", pour reprendre les propositions de la Commission de la langue française est omniprésent et motive très souvent les choix de nos décideurs politiques. Ces pratiques sont naturellement et officiellement non existantes, car elles ne sont pas compatibles avec la philosophie républicaine et le champ sémantique de notre pays.

Notre propos n'est pas de dénoncer ce système, car le dialogue entre société civile et décideurs politiques est nécessaire, à condition que soient absolument respectés certains principes, dont la transparence et l'éthique.

Aujourd'hui, et dans une économie largement internationalisée où les informations sont diffusées en temps réel, nous assistons à une complexité croissante des sujets et à une augmentation des centres de décisions. La représentation nationale, indépendante des pouvoirs exécutif et judiciaire, a donc toujours plus besoin d'informations pour exercer pleinement son rôle.

S'informer, c'est mieux contrôler et décider de lois justes, nécessaires et utiles. La défense des intérêts des multiples groupes sectoriels par des arguments clairs, précis, n'est pas contraire au fonctionnement de nos démocraties, puisque c'est le politique qui décide en dernier ressort.

Le conseil en affaires publiques exerce un métier très différent du journaliste, de l'avocat, du conseil en communication, en stratégie ou en relations publiques. C'est un professionnel de l'import-export d'informations.

Il scrute, étudie, analyse, conseille, se renseigne sur les décisions prises ou à prendre. Il veille sur les centres d'intérêt, les réseaux et les organigrammes des décideurs. Il essaie de comprendre et d'anticiper. Il ne se substitue jamais puisqu'il transmet sans décider, mais c'est autour de cette notion d'influence que se nouent l'enjeu et la réputation de cette profession.

Ainsi, ce qui devrait inquiéter ceux qui présentent les groupes de pression comme dangereux et antidémocratiques, c'est cette habitude bien française des contacts informels, du manque de transparence, des décisions en petits comités, ou entre camarades de promotion… Le rejet du " lobbying " apparaît alors comme une pudibonderie malsaine qui fausse le jeu institutionnel au profit de ce petit nombre de personnes qui ont accès aux cercles de décision.

Ces pratiques contrastent fortement avec l'évolution européenne allant vers une ouverture et une transparence croissante des processus décisionnels. La Commission rappelait, en janvier 2000, que les organisations non-gouvernementales contribuent par leur expertise et leur capacité à représenter des sections diverses de la société. Parallèlement, le nouveau code de conduite des eurofonctionnaires insiste sur leur devoir d'écoute envers les organisations extérieures.
Bien souvent, des entreprises et des organisations représentatives françaises n'ayant pas encore intégré la plus-value apportée par les cabinets de conseil en affaires publiques, sont dépassées par rapport à leurs concurrents européens.

Oui, le conseil en affaires publiques est une condition du jeu démocratique quand il est pratiqué par des spécialistes indépendants de l'administration et des partis politiques.

Oui, le conseil en affaires publiques est légitime. C'est pourquoi il doit devenir légal, c'est-à-dire reconnu et enregistré auprès des pouvoirs publics.

Il est temps que notre idéal de démocratie se tourne vers des techniques de communication appropriées aux défis économiques, sociaux et politiques de notre époque, au risque d'y perdre le plaisir d'utiliser le mot le plus long de notre langue.

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