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| Les lobbies à l'heure d'Internet |
Par Gilles
Lamarque
Managing Director, Anthenor Public Affairs (gl@anthenor.fr)
Auteur du Lobbying, collection Que-sais-je ? - PUF
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La tentation est grande pour les contemplateurs de la net-économie de prédire que la période d'incertitudes que traverse le commerce électronique s'étendra bientôt à l'hinterland non marchand de la toile.
Parions que ces Cassandre en seront pour leur frais. Gageons que le secteur non lucratif de la toile ne devrait pas souffrir des doutes actuels sur la capacité de rebond de la net-économie.
De tous ceux qui font un usage non lucratif de la toile, les lobbies ne figurent pas au premier plan. A ce qu'il semble, leur comportement n'est pas encore un objet d'étude. Il est pourtant frappant de voir la facilité avec laquelle la plupart des groupes de pression se sont appropriés l'outil. On peut même affirmer que le net a renouvelé la pratique du lobbying. Ces affirmations appellent quelques précisions car, au juste, de quoi parle-t-on ? Le lobbying reste un ensemble de pratiques diffuses, tout juste unies par leur finalité, l'exercice d'une pression en direction des pouvoirs publics. Pour le reste, les typologies et les segmentations restent à construire. Après le B to C et le B to B, à quand le L to C (lobby to citizen) et le L to A (lobby to autorities) que le français ne saurait qu'imparfaitement traduire de l'anglais, langue vernaculaire de la toile, sauf à en dénaturer la signification ?
A l'évidence, les lobbies se sont emparés de la toile.
S'ils l'ont fait avec autant de spontanéité, c'est que
ses avantages sont en phase avec les logiques d'action
et d'organisation des groupes d'intérêt. Ceux-ci y ont
vu, avant tout, la capacité à exploiter le premier des
atouts du web, offrir un trait d'union à des individus
qui s'ignorent, pour proposer sur cette agora virtuelle
des regroupements, avec le confort de l'anonymat pour
qui souhaite le préserver. Le web qui, comme chacun
sait, ignore les frontières, permet à des personnes
désireuses d'exprimer leur sympathie pour une même cause
d'entrer en relation. Aux communautés d'intérêt, auxquelles
le web facilite comme aucun autre outil la mise en relation
(L to L, Lobby to Lobby), aux partisans de la libéralisation
de l'élevage du ver à soie ou de l'interdiction de la
vente des Pokémon aux adultes, aux opposants de l'enfouissement
des déchets nucléaires à Lacarneille/Orne ou de l'autoroute
Bègles/Dole, il offre les mêmes attraits.
Les lobbies ont rapidement compris comment tirer
profit des fonctionnalités d'Internet : mise en
ligne de l'information sur l'actualité des pouvoirs
publics, affichage des positions et des revendications
du groupe de pression, envoi de newsletters virtuelles,
information aux sympathisants sur les actions conduites,
création d'espaces de dialogue (chat), etc. Le tout
en nombre quasi-illimité et à des coûts additionnels
très faibles, avec une possibilité d'actualisation en
temps réel. Si les lobbies n'ont pas inventé Internet,
ils auraient pu le faire !
Nombre de groupes de pression ont ainsi rapidement placé Internet au centre de leur stratégie de communication, visant ainsi indistinctement leurs sympathisants, les pouvoirs publics et les médias. Certains ont rapidement perçu les limites d'une information identique à tous les publics. A ceux-là, la création de sites extranet sécurisés offre la possibilité d'établir des cloisons étanches.
Sur la toile, les lobbies sont aujourd'hui nombreux à offrir des services assez voisins : cyber -pétitions, cyber-manifestations, cyber-sondages, cyber-liens, etc. La constitution d'un site Internet offre même aux militants que n'effraie pas la délinquance informatique, la possibilité de verser leur obole. En outre, et ce n'est pas le moindre avantage de l'outil, Internet permet d'envoyer des messages réguliers aux sympathisants et donc, toujours à coût très réduit, d'entretenir l'ardeur militante de la communauté.
Les autorités publiques mesurent mal la capacité
de mobilisation qu'offre la toile. Dans la plupart
des cas, elles n'apprécient guère mieux le stimulant
qu'Internet offre à un grand nombre de groupes de pression
que leurs ressources auraient depuis longtemps épuisés
si la toile n'était opportunément apparue. C'est pourquoi
leur réaction est jusqu'ici restée plutôt timide. Quelques
consultations ont bien été organisées sur le web autour
de grands débats nationaux mais elles correspondent
sans doute davantage à un affichage qu'à une volonté
délibérée de prendre la pleine et entière mesure de
la cyber-démocratie. Il est probable, à l'instar de
ce qui s'est passé lors des dernières élections présidentielles
américaines, que les campagnes électorales verront les
partis politiques et les candidats se doter d'équipes
et de sites de loin plus performants qu'aujourd'hui
pour répondre aux questions et aux sollicitations des
électeurs. La cyber-démocratie est encore devant nous.
L'une des rares exceptions à ce qui ressemble encore à une forte réserve des pouvoirs publics à s'ouvrir au lobbying en ligne est sans doute fournie par l'Organisation Mondiale du Commerce. Tirant les leçons de l'épisode de Seattle et de l'irruption des lobbies dans les débats sur l'avenir du commerce internationale, l'institution est désormais attentive à publier avec régularité les réactions et propositions qui émanent des organisations non gouvernementales.
Faut-il pour autant se réjouir d'avance d'un développement inconditionnel et non maîtrisé du cyber lobbying. Il est de la nature de toute médaille d'avoir son revers. La constitution de sites pirates qui n'ont pour objet que de détourner le chaland d'un site officiel en fournit un premier exemple. Encore limitée, en particulier en France, cette pratique pourrait croître au fur et à mesure que l'audience d'Internet jouera comme une puissante incitation à créer des sites parallèles.
Sur un autre plan, l'action des lobbies devra trouver
son équilibre entre l'expression démocratique et le
respect des règles jusqu'ici parfois malmenées :
pratiques de spamming (envois non sollicités), de e-mailing
(parfois coordonnés au point de viser ouvertement le
blocage du courrier électronique du destinataire) d'outing
(révélations de circonstances en principe protégés car
relevant de la vie privée). Toutes illustrent les dérives
régulièrement observées.
Quant au piratage, il est loin de se limiter aux seuls usages marchands de la toile. Le cracking, forme cybernétique de délinquance, a depuis longtemps fait son apparition sur la toile, souvent initié par des militans par trop zélés de causes consurrentes. On se souvient de ce site d'une association de défense des familles piratée en plein débat sur le PACS probablement par des partisans de la législation en discussion.
Ainsi va Internet. La toile accélère le temps. Elle
modifie le processus de travail. Elle conduit ceux qui
apparaissent sur la place publique à s'interroger sur
leur représentation. Pour toutes ces raisons et parce
qu'Internet est avant tout un outil de liberté, il n'est
guère étonnant que les groupes de pression s'en soient
emparés. Leur avenir passe par Internet ou ne sera pas.
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