LES NOUVELLES METHODES DE CONSULTATION
INTERNET : VERS UNE E-DEMOCRATIE ?
Thierry VEDEL, chercheur CNRS pour le CEVIPOF - Sciences Po
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Rapide rappel sur les potentialités
de l'Internet en matière politique.
C'est un outil fabuleux pour l'information des citoyens,
qui permet un accès beaucoup plus aisé qu'auparavant à de
grandes quantités d'information.
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Ce qui est surtout intéressant, c'est que l'on peut accéder à des documents bruts,
relativement complexes (comme un Plan d'Occupation des Sols), et
à des sources diverses, par des recherches sur des serveurs étrangers
et des recherches personnalisées sans dépendre par exemple des médias.
On peut ainsi échapper à un certain nombre de filtrages.
2e intérêt : on peut imaginer que l'Internet va élargir l'espace public. Cela est particulièrement intéressant en cas de débat sur des problèmes locaux qui parfois ont des incidences très lointaines. Prenons par exemple, le cas du tunnel du Mont-Blanc qui ne concerne pas seulement les habitants de la région. Grâce à Internet, on peut ainsi associer au débat des individus ou des groupes relativement lointains physiquement.
3e grande potentialité : les nouvelles possibilités en matière de consultation du citoyen avec la perspective du vote électronique.
Les forums de discussion
Ils sont extrêmement nombreux et portent parfois sur des thèmes très généraux, mais la plupart est quand même thématique. Il faut par ailleurs noter que les internautes sont davantage passionnés par les questions techniques que les questions politiques ou les affaires de la cité.
Les forums sont accessibles soit librement, soit sur inscription.
Modalité : celle de l'anonymat des participants, ce qui a une fonction de libération de la parole mais a aussi pour inconvénient de favoriser les comportements agressifs ou perturbateurs.
Les villes qui se sont lancées dans des forums de discussion sur les affaires locales ont beaucoup de difficultés à résoudre cette question car si l'on oblige les participants à s'inscrire, on assiste très souvent à une reproduction de la parole institutionnelle ou à une domination des groupes déjà institués.
Autre question importante : faut-il modérer les forums ou les laisser vivre librement ? Quelqu'un doit-il intervenir pour filtrer, hiérarchiser et organiser les messages ?
Enfin les forums peuvent être en temps réel ou en temps différé.
Les forums posent de nombreux problèmes. Voici quelques principaux résultats des nombreuses enquêtes menées sur les forums.
1er constat : En général, les forums de discussion de nature politique ou se rattachant à la vie politique de la cité se caractérisent par une forte homogénéité idéologique. Beaucoup d'enquêtes constatent en effet que les internautes vont sur les forums qui confortent leurs opinions et où ils vont retrouver d'autres participants qui ont des points de vue relativement similaires aux leurs.
2e enseignement des enquêtes : une minorité de participants est à l'origine de la majorité des messages. Il y a beaucoup d'observateurs qui viennent seulement lire les messages mais qui ne s'impliquent pas activement dans les discussions.
3e constat : la présence d'éléments perturbateurs parfois très agressifs qui peuvent provoquer le silence voire le retrait des autres participants. Cf. cas très connu du forum de discussion de Santa Monica en Californie où le très intéressant forum organisé par la ville a dû ralentir ses activités en raison de ces perturbations.
La question de la représentativité des participants par rapport à la population de référence du thème du forum (par exemple par rapport à l'ensemble des citoyens d'une ville) : elle est soit faible (lorsqu'on peut la mesurer) c'est-à-dire qu'on s'aperçoit que les participants au forum ne représentent pas sociologiquement l'ensemble de la population de référence, ou alors il est impossible de la vérifier notamment si l'on ne s'en donne pas les moyens ou lorsqu'il est impossible de connaître l'origine des participants.
Beaucoup de gestionnaires de forums de discussion ont parfois tendance à survaloriser la représentativité des participants au forum surtout dans les phases initiales. Par exemple, lorsque les élus locaux lancent un forum de discussion, ils sont très enthousiasmés par le système et ont tendance à donner beaucoup trop d'importance aux points de vue exprimés.
Finalement on se rend compte par ces enquêtes, que les forums de discussion sur Internet sont avant tout des lieux où se développent des monologues interactifs, plus que des lieux où sont mises en œuvre de véritables discussions délibératives. Par discussion délibérative (je reprends la définition du politologue Fischkin), j'entends un processus dans lequel on recherche systématiquement l'ensemble des points de vue et des opinions existant sur une question, avant de chercher ensuite à vérifier la validité, la véracité et la justesse de ses propres points de vue en se soumettant à une confrontation interactive avec d'autres personnes de points de vue différents - tout cela en vue d'aboutir à une décision acceptable par l'ensemble du groupe.
Pour illustrer ces enseignements, analysons les résultats d'une enquête réalisée en 2001 au Canada sur des dizaines de forums, soit politiques, soit sur des affaires sociales, traitant des milliers de messages. 55% des messages étudiés introduisent des opinions, et seulement 5% sollicitent des demandes d'information ou de précisions. On voit bien qu'une grande partie des participants aux forums s'inscrivent dans une démarche d'expression de leurs opinions personnelles avant même de rechercher à se confronter à d'autres opinions ou à comprendre les points de vue d'autres individus. A noter un nombre assez considérable de messages non pertinents qui n'ont rien à voir avec les thèmes, ou injurieux ou agressifs. 12 % des individus produisent l'essentiel (environ 90%) des messages. On voit bien que les forums sont le fait d'un petit nombre d'individus et qu'il existe un nombre important d'observateurs, également appelés dormeurs.
Quelles solutions pour améliorer le fonctionnement des forums de discussion ?
Le problème majeur est de passer de l'expression d'opinions individuelles à une véritable délibération, à un processus dans lequel les participants confrontent leurs points de vue et essaient d'aboutir à des solutions ou à des points de vue communs ou du moins acceptables par la majorité.
Une solution s'impose quasiment partout : pour faire fonctionner un forum, il faut le modérer, c'est-à-dire que quelqu'un s'occupe de filtrer les messages sans importance, agressifs ou parfois illégaux (racistes, injurieux, …) et de poser des règles du jeu très claires et précises (par exemple en limitant le nombre de messages par participant et par jour pour éviter que le forum soit accaparé par un petit nombre d'individus).
2e ligne de solution plutôt technique : on espère que les logiciels vont s'améliorer afin de faciliter de véritables délibérations. En effet, les logiciels peuvent très clairement mettre en évidence les fils des discussions par des systèmes experts de reconnaissance de mots ou les sous-thèmes sur lesquels s'organise le forum. Certains permettent de hiérarchiser les messages par exemple en repérant des thèmes importants par une recherche lexicale. Autres possibilités d'intervention : en faisant voter les participants sur les messages qui leur paraissent les plus pertinents ou en hiérarchisant les messages en fonction de leur consultation. On peut enfin prévoir des liens vers des documents complémentaires pour centrer le forum de discussion sur le véritable sujet et éviter les débats sur des points annexes ou techniques - ce qui permet de mettre tout le monde au même niveau de discussion.
Le vote électronique
Ce mode de consultation/concertation de la population grâce à Internet suscite beaucoup d'intérêt et donne lieu à de nombreuses expériences.
Les avantages attendus sont de trois ordres :
Une réduction du coût des consultations par rapport à des consultations matérielles avec des bureaux de vote (de 10 à 1) ce qui suppose que l'on pourrait multiplier les consultations.
2e attente : Une plus grande participation des citoyens aux décisions (selon l'idée que si les citoyens s'abstiennent, ce n'est pas seulement en raison d'une offre politique inintéressante mais parce qu'il est compliqué ou difficile de voter). L'idée consiste ici à simplifier l'acte du vote. Cf. les dernières élections municipales britanniques, où les taux d'abstention sont traditionnellement élevés, on a introduit le vote électronique dans certaines villes avec cette idée d'accroître la participation.
3e avantage moins souvent souligné : Grâce au vote électronique, on va pouvoir diversifier les modes de scrutin c'est-à-dire qu'on n'est plus obligé d'avoir des modes de scrutin majoritaires à un ou deux tours : on peut imaginer des modes de scrutin beaucoup plus compliqués qui ne sont actuellement pas mis en œuvre car le dépouillement serait trop long et trop complexe. On peut dès lors imaginer des votes de type préférentiel où l'on voterait pour toutes les solutions que l'on accepte. Inversement, on voterait contre les solutions qu'on refuse à tout prix.
Les problèmes du vote électronique sont de 2 types :
Techniques. Malgré le discours des ingénieurs et des techniciens, nous sommes très loin d'avoir résolu tous les problèmes de sécurité, de confidentialité et d'authentification.
Socio-politiques. Cf. la fracture numérique et la peur de la machine. On peut aussi craindre une banalisation du vote et d'aboutir ainsi à une sorte de démocratie "presse bouton " continue où on vote sans arrêt sur tout et n'importe quoi sans prendre le temps de la consultation.
Toutes ces perspectives me semblent intéressantes, mais il convient de noter que tout cela va se dérouler lentement. On ne pourra pas véritablement parler de démocratie électronique ou de démocratie des individus tant que la totalité des individus n'a pas accès à Internet. Or, les inégalités et la fracture numérique sont toujours fortes. Il ne faut pas oublier qu'Internet est un outil polyvalent. J'ai beaucoup insisté sur l'aspect démocratisation de la vie politique mais inversement, on peut utiliser l'Internet pour renforcer des pouvoirs établis. L'Internet peut autant servir à la décentralisation des décisions et au partage du pouvoir qu'au renforcement des pouvoirs établis - et c'est ce que l'on constate parfois puisque les internautes les plus actifs sont déjà très impliqués dans la vie sociale et politique et ont des responsabilités ou des implications associatives.
Enfin, il est illusoire de penser que l'on va pouvoir résoudre tous les problèmes liés aux défauts ou aux insuffisances de nos systèmes politiques tels qu'ils fonctionnent aujourd'hui par la puissance des machines. Il y a certes des solutions techniques à travers Internet, mais il y a d'autres problèmes d'ordre politique ou social qui expliquent le mauvais fonctionnement de nos démocraties et parfois le désintérêt et l'insatisfaction de nos concitoyens à l'égard des systèmes politiques.